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Les tournées du Préfet Gamot (5)

22 Juillet 2009, 13:57pm

Publié par Webmaster

Le compte-rendu des journées du préfet Gamot (série M des Archives départementales de la Lozère) a été en partie publié de 1950 à 1956, dans plusieurs numéros du Bulletin de la Société des Lettres. Le Centre d'études et de recherches a estimé qu'il était utile de le publier intégralement en une seule publication qui forme le Mémoire n 2 du CER (Un classement provisoire de cette série M avait d'abord fait penser que le baron Florens, deuxième préfet de la Lozère, était l'auteur de ce rapport. Or il fut remplacé à la tête du département le 12 mars 1813 par le « sieur (jamot, administrateur des Droits réunis » qui fut installé le 19 avril 1813. C'est donc ce dernier qui est l'auteur de ce document. (Cf. Notre article « Les Préfets de la Lozère ss, Bulletin du CER, n 3)..

Benjamin BARDY


2ème Tournée dans le département de la Lozère


Arrondissement de Mende.

Je suis parti de Mende le 8 juillet (1813), accompagné de M. le Sous-Préfet provisoire et de M. l' ingénieur en chef.

De Mende à l'Oustal-Crénat.

- En allant de Mende à Villefort, la route se dirige vers l'est. On monte la côte qui s'élève sur les flancs du Causse qui porte le nom de la ville. Au commencement de cette côte, on trouve un pont qui traverse un ravin assez profond. Ce pont est dépavé et les voussoirs en sont à découvert. J'ai prié M. l'ingénieur d'y faire faire sur le champ un empierrement provisoire qui puisse protéger les clefs des voûtes.

La côte du Causse est en général mauvaise, mal entretenue et la pente en est trop rapide. Elle est le premier point de la route n° 121. Le rétablissement de cette côte serait fort coûteux. Il faudrait la couper sur une autre ligne et on verra que ce défaut de rapidité existant sur toutes les montées de cette route, il ne suffirait pas d'en refaire une pour la rendre praticable pour les voitures. On monte pendant 3 quarts d'heure avant d'arriver sur le Causse.

L'aspect de ce Causse est aussi triste et aussi misérable que de tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent. Pas un seul arbre, un seul buisson ; on y voit quelques places ensemencées en seigle, mais en général plus de pierres que de cultures.

On traverse le Causse dans sa plus grande longueur et après en avoir parcouru les ondulations prolongées pendant une heure et demie, on en descend par une autre côte dite de l'Oustal-Crémat ou maison brûlée. Cette côte est longue et rapide. 11 faut une heure pour la descendre. La partie supérieure qui est calcaire, est sujette aux éboulements et le chemin est assez étroit pour que les précipices qui le. bordent inquiètent beaucoup le voyageur. Les couches calcaires de cette côte reposent sur un banc de schiste, chargé de fer sulfureux. On croit que c'est sur ce banc que coulent les eaux thermales de Bagnols. Ce village n'est éloigné que d'un quart de lieue à gauche du pied de la côte. A l'embranchement du chemin de Bagnols, se trouve une petite maison qui a été brûlée autrefois ; c'est elle qui a donné son nom à la côte.


De l'Oustal-Crémat au Bleymard.

– Après l'Oustal-Crémat, on traverse un petit vallon fort étroit appelé de la Loubière, dont les côtés sont assez bien boisés. De ce point, la route e prolonge dans la direction de l'est au pied de la montagne de la Lozère, sur les ondulations très profondes d'un banc calcaire reposant sur le schiste. Pour aller à.Villefort, il faut parcourir 22 descentes et autant de montées, dont les sommets sont toujours calcaires et la base schisteuse. Le calcaire brut est pénétré de filons spathiques ; on voit souvent à la surface quelques pierres de sulfate de baryte et parfois des veines métalliques de plusieurs espèces.



Arrivée à Bagnols les Bains














Le premier lieu que l'on rencontre après avoir quitté le vallon de la Loubière, est le moulin d'Oultet, placé près d'un pont sur le Lot. Ce pont m'a paru en assez bon état. On traverse ensuite le village d'Orsières, dont les maisons bâties en calcaire brun et couvertes en schistes présentent l'aspect le plus sombre et le plus miserable. Il y a cependant quelques arbres dans les environs.



Après deux heures de marche pénible, toujours en montant ou en descendant, on arrive au petit hameau du Mazel.
Alors, on laisse à droite la route n° 121 et par un chemin étroit et mal entretenu on employe un quart d'heure à se rendre au Bleymard, petit bourg chef-lieu de canton.

Ici, je dois observer que depuis le vallon de la Loubière jusqu'au Bleymard, la route paraît avoir été faite avec beaucoup de dépense. Les empierrements sont décharnés ou détruits mais les pierres de bordure existent presque partout. Les pentes sont rapides il est vray, mais si l'on n'a voulu faire qu'un chemin pour les boeufs ou les mulets il était suffisant. Cette observation s'applique à toute la route de Mende à Villefort.

Le chemin qui conduit au Bleymard suit les bords d'un petit ruisseau nommé Combesourde, qui se jette dans le Lot. Ce ruisseau qui traverse la route n° 121, est souvent grossi par les pluies, et alors on va chercher le Bleymard ; on passe le ruisseau sur un pont assez bien fait, mais qui a besoin de réparations. M. l'ingénieur croit que ces réparations coûteront cent cinquante francs si on les fait sur le champ, mais que si l'on néglige de les faire le pont pourrait bien tomber. J'ai recommandé au maire de ne pas tarder à me demander les autorisations nécessaires.

Le Bleymard.





- L'aspect du Bleymard est aussi triste que celui des autres villages dont j'ai parlé. Ce lieu serait très misérable s'il ne s'y tenait deux marchés par semaine. On vient y échanger les châtaignes des Cévennes contre les seigles et les blés du païs.



Le maire, le juge de paix et le curé.


- Le maire du Bleymard est un paysan honnête homme mais qui sait à peine signer son nom. Il va être changé cette année.
-Le juge de paix est un nommé Ferrand ; c'est un homme de 55 ans, propriétaire dans le pais et qui fait bien son devoir. Son greffier qui se nomme Rouvière, m'a paru avoir de l'esprit et de la vivacité.
-Le curé est un homme fort ordinaire, mais d'un bon esprit.

Quelques détails sur Le Bleymard.

-    Les habitants du Bleymard n'aiment pas la conscription. Quelques jeunes gens se sont coupés l'index l'année dernière, pour être exemptés. Je les ai fait tous arrêter et conduire au dépôt des régiments de pionniers. J'espère que cet exemple sera utile dans le département.
 
Nous sommes descendus chez un nommé Rouvière, percepteur à vie.
C'est le plus riche habitant du pais. Il jouit de 3 à 4 mille francs de rente, mais il a une famille nombreuse. Il nous a conduits sur un pré qui lui appartient et dont la moitié du pourtour est baignée par le Lot.
-    Cette rivière n'est dans cet endroit qu'à un quart de lieue de sa source ; on la passe par un ponceau en mauvais état qui a environ 15 pieds de long.
 La rive gauche autour du pré est une montagne à base schisteuse, dans laquelle on trouve un filon de galène qui sert au vernissage des poteries du païs. Nous avons cru remarquer quelques traces de minerai de cuivre. Les montagnes des environs du Bleymard sont dépourvues d'arbres. Cependant, elles sont plus arrondies, leurs ondulations sont plus prolongées on n'en voit point de coupées à pic comme les causses.
 Ce païs est habité depuis longtemps. On a toujours eu la manie des défrichements et jamais celle des plantations. Il est probable que ces montagnes comme beaucoup d'autres ont été successivement dépouillées. La rareté du bois est telle dans ce canton, qu'on est obligé d'en aller chercher à cinq lieues dans une forêt assez mal en ordre qui se trouve sur le flanc septentrional de la Lozère.
Chaque habitant du Bleymard peut couper du bois pendant un an pour 15 francs. On croirait que ce serait un marché fort désavantageux pour le propriétaire de la forêt, mais voicy comme il calcule les chemins sont impraticables pendant huit mois, les quatre où la saison est supportable sont précieux pour l'agriculture, le temps, la cherté des ouvriers, les difficultés des communications assurent qu'on n'ira en couper que l'absolu nécessaire. Effectivement pour avoir un char de 6 à 7 francs, 3 hommes et une paire de boeufs sont employés pendant un jour et une nuit. Ainsi, l'on n'use de son droit que le moins possible. On cultive le seigle avec succès dans les environs du Bleymard.

Celui que j'ai vu m'a paru être d'une belle et bonne qualité. On alterne les terres avec des prairies artificielles. Le sainfoin et le trèfle prospèrent sur le sol qui leur est propre. Il n'y a au Bleymard aucune espèce d'industrie.
L'instruction y est aussi de toute nullité. Cependant la commune a eu une donation de 100 francs pour avoir un maître d'école. Cette somme est trop faible, pour cette dépense on croit que 150 francs de plus suffiraient. Je compte prendre une mesure générale pour l'établissement des maîtres d'école dans tous les chefs-lieux de canton et successivement dans les communes.


Du Bleymard au château du Champ.

- En sortant du Bleymard, on monte sur une élévation assez considérable et par un angle presque droit on va rejoindre la route n° 121 dans le petit vallon de Cubières. Ce vallon est assez agréable, on y récoltait les foins quand nous sommes passés. Le maire, son adjoint et le curé sont venus à ma rencontre. Ils m'ont paru être d'un bon esprit. Il n'y avait point de conscrits réfractaires dans la commune.

La route qui traverse le village est si mauvaise que l'on préfère passer dehors par le côté sud. A l'extrémité du côté de l'est on trouve un pont d'une seule arche jeté sur une petite rivière. Ce pont m'a paru n'avoir pas besoin de réparations. On marche environ pendant une heure et on s'élève jusqu'au col de Bourbon, qui est le point le plus haut de la route de Mende à Villefort. De ce point, le pays qui se présente a un tout autre aspect. Les montagnes ne sont plus arrondies et en longues ondulations, mais plus petites, plus serrées et les vallons très profondément creusés. A l'horizon, on distingue clairement les Alpes.


La montée au col de Bourbon est pierreuse et en fort mauvais état. La descente a presqu'une lieue de long et n'est pas meilleure. La roche y est souvent à nu surtout quand on arrive sur les bancs de schistes. Dans le fond du vallon on trouve un pont en bois dans le plus mauvais ordre on n'ose y passer qu'un à un. Il est indispensable de le refaire. Après le pont, on traverse un petit village fort sale et fort misérable, qu'on appelle Pomaret. La sortie de ce village a été coupée dans un rocher schisteux et est tellement étroite qu'à peine deux hommes à cheval peuvent-ils y passer à côté l'un de l'autre. Cette circonstance semble prouver que cette route n'a point été faite pour le roulage des voitures attelées de chevaux.

De Pomaret, on monte légèrement jusqu'à une auberge qui est sur le bord du chemin et qu'on appelle de la Prade. Ce bout de route est extrêmement mauvais. Les boeufs y passent difficilement avec leurs chars et il faut que cela soit impraticable, car on ne peut s'imaginer par quels chemins montent ces inappréciables animaux que rien n'effraye, qui ne s'écartent jamais du chemin tracé et qui, suspendus sur les précipices les plus dangereux, tirent constamment devant eux sans faire un pas en arrière.

A la Prade nous avons quitté à droite la route n° 121 et après dix minutes de marche nous sommes descendus au château du Champ.

Un mot sur le château du Champ.

- Le Château du Champ est situé dans la commune d'Altier, sur le côté droit de la petite rivière de Cubières. Il appartient en ce moment à M. de Chapelain, sous-préfet provisoire de l'arrondissement de Mende. Un de ses parents le lui a laissé par testament. On ne connaît point l'origine de ce château. La tradition du païs dit qu'il a été bâti et habité jadis par des templiers. C'est un bâtiment de 60 pieds de long sur4o de large, élevé sur un rocher schisteux. Une petite cour est dans le milieu. Il n'y a de croisées que du côté du midi. Six tourelles sont prises dans la construction des murailles et ne paraissent pas avoir été faites pour la défense du château. Au reste, il est invisible et presque inabordable de tous côtés. L'intérieur est assez logeable. Une étendue de terrains considérable dépend de ce château et surtout cette forêt dont j'ai parlé, où viennent s'approvisionner les habitants du Bleymard et qui est située sur le flanc septentrional de la Lozère. Elle contient 5 à 600 arpents.

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