Les tournées du Préfet Gamot (2)
Les Tournées du Préfet Gamot : La
Lozère à la fin du premier Empire
Le compte-rendu des journées du préfet Gamot (série M des Archives départementales de la Lozère) a été en partie publié de 1950 à 1956, dans plusieurs numéros du Bulletin de la Société des Lettres. Le Centre d'études et de recherches a estimé qu'il était utile de le publier intégralement en une seule publication qui forme le Mémoire n 2 du CER (Un classement provisoire de cette série M avait d'abord fait penser que le baron Florens, deuxième préfet de la Lozère, était l'auteur de ce rapport. Or il fut remplacé à la tête du département le 12 mars 1813 par le « sieur (jamot, administrateur des Droits réunis » qui fut installé le 19 avril 1813. C'est donc ce dernier qui est l'auteur de ce document. (Cf. Notre article « Les Préfets de la Lozère ss, Bulletin du CER, n 3)..
Benjamin BARDY

Le Tarnon, à droite l'Impézou, à gauche le Causse méjean
Je suis arrivé à trois heures à Florac, les maires et les curés étaient réunis chez le Sous-Préfet. Tous m'ont promis d'employer les moyens en leur pouvoir pour faire partir les conscrits. L'arrondissement de Florac est celui où il se trouve le moins de retardataires, les Gorges du Tarn en cachent quelques-uns, mais j'espère les trouver avant peu.
Florac est une petite
ville de 2 000 âmes sur le Tarnon. Le vallon est ouvert Nord et Sud. Du côté de l'Ouest, est un Causse fort élevé que l'on nomme le Causse Méjean qu'il faut traverser pour aller à Meyrueis,
chef-lieu de canton. Du côté du levant est une montagne nommée Impezou qu'il faut passer pour aller au Pont-de-Montvert, autre chef lieu de canton du département.
L'aspect de Florac est assez gai, quoique la rue principale soit étroite comme toutes celles des villes du département que j'ai vues jusqu'à présent.
Sur le côté de l'Est, il y a une petite promenade plantée nouvellement en platanes. Une fort belle source sort du Causse Méjean du côté de l'Ouest, à peu près à cent pieds de hauteur.

Cette source a cela de remarquable que quelquefois elle grossit en un instant d'une manière extraordinaire ; elle roule avec fracas des rochers énormes, enfin elle donne les plus grandes inquiétudes aux habitants de la ville. Ce phénomène peut s'expliquer ainsi : les Causses sont formés de granit à leurs bases, ensuite d'un banc de schiste sur lequel reposent les couches calcaires.
Le calcaire laisse filtrer les eaux, le schiste ne permet point la filtration, les sources paraissent donc immédiatement au-dessus du schiste, voilà pour l'élévation de la source. On peut dire pour son augmentation subite, il pleut souvent sur le Causse quand il ne pleut pas sur la ville, les pluies traversent le calcaire et parviennent aux schistes qui sont tellement disposés que la source devient un déversoir des eaux du Causse.
Florac est une ville sans aucune espèce d'industrie ni de commerce, conséquemment fort pauvre.
Ses habitants sont des espèces de philosophes sans ambition, s'inquiétant peu comment le monde va, cultivant chacun son petit champ, mangeant ses châtaignes gaiement et ne s'occupant d'autre politique que de celle qui a rapport à la conscription militaire.
ETABLISSEMENTS CIVILS DE FLORAC
IIe journée - 22 juin.
Maison Commune.
- Les établissements de Florac sont analogues à la pauvreté du païs. Il n'y a point de maison commune. C'est chez le Maire que se rassemble le Conseil Municipal c'est chez lui que sont déposés les registres de l'état-civil. Le Maire est un nommé Cade, frère du Sous-Préfet. Cela n'est pas trop dans l'ordre, mais la pénurie d'hommes capables a fait passer sur ce que le choix a d'irrégulier. Au reste, cet homme m'a paru être très bien à sa place et personne ne se plaint de cette réunion de pouvoirs dans la même famille.
Tribunal.
- Le lieu où le tribunal tient ses séances est une pièce de 18 pieds de large sur 42 de long, au rez-de-chaussée sur la petite promenade plantée dont j'ai parlé plus haut. On y monte par trois degrés. Le plafond n'en est pas assez élevé et l'on doit présumer, d'après les dimensions de la salle, que les juges, les avoués et l'auditoire doivent être fort resserrés.
Cette salle est louée 400 francs par an, mais le propriétaire n'ayant point rempli certaines conditions qu'on lui avait prescrites, on ne lui a rien payé depuis quelques années, ce qui n'est pas juste. On suppose que pour le temps échu on ne sera obligé de lui rembourser qu'à raison de 200 francs par année. Il offre moyennement 200 francs de plus d'élever sa maison d'un étage. Le greffe serait au rez-de-chaussée et le tribunal au premier, cet arrangement me paraîtrait convenable et suffisant.
Prisons de Florac.

- Les prisons de Florac sont dans une aile de l'ancien château. Ce bâtiment, flanqué de deux tourelles, est d'une très grande vétusté. Son architecture n'a aucun ordre positif ; ce sont de grandes murailles plates où sont pratiquées des croisées sans aucun alignement. Il y avait trois prisonniers lorsque je l'ai visitée. En général, leur nombre n'est guère que de trois à cinq.
Malgré le peu d'importance de leurs affaires civiles, les habitants de Florac ont la prétention d'avoir de grands établissements. Ils ont voté 4 000 francs pour bâtir un tribunal, des prisons et une caserne de gendarmerie. Cette dépense ne me paraît point en rapport avec leur fortune, mais même avec leurs besoins réels. A quoi sert un grand tribunal quand il n'y a que trois juges devant lesquels il se présente 5 à 600 affaires par an, presque toutes de peu de valeur. A quoi servent de grandes prisons quand il n'y a habituellement que 3 à 5 prisonniers ; que ferait-on d'une grande caserne de gendarmerie quand il n'y a qu'une brigade de 7 ou 8 hommes. Avec douze cents francs par an, on fera ce qu'il faut pour que ces établissements soient plus convenables et plus commodes : 400 pour le Tribunal 300 pour les Prisons 500 pour les gendarmes.
Cultes.

- Les habitants de Florac sont moitié catholiques, moitié protestants. Les places civiles sont partagées entre les deux communions. Ainsi, par exemple, le maire est catholique et l'adjoint est protestant, etc.. Il y a beaucoup de tolérantisme parmi les uns et les autres, conséquemment, point de querelles religieuses.
Eglise catholique.
- L' Eglise catholique est en très mauvais ordre. Les murs sont moisis intérieurement du côté du midi, parce qu'ils servent d'appui aux terres du cimetière, qui se sont exhaussées. Les couvertures ont besoin de réparations, les fenêtres sont petites et ne s'ouvrent point. Tout contribue à faire de cette église un lieu obscur, humide et conséquemment malsain. J'ai demandé coment on avait négligé un lieu si essentiel, on m'a répondu :
- 1°. que la ville n'avait pas le moyen de faire ces réparations
-
2°. que le culte protestant était encore bien plus maltraité, puisque ces religionnaires n'avaient point de temple et qu'ils étaient obligés de s'assembler dans une remise, qui servait dans les
intervalles à d'autres usages. Je ne vois de remède à cela que dans le concert de chaque communion pour faire la dépense nécessaire à son culte. Et comme les
souscriptions volontaires réussissent mal, il faudrait autoriser le Préfet à faire porter aux côtes de chaque contribuable la quantité de centimes suffisants pour pourvoir à ces
dépenses.Instruction publique.

- Il n'y a aucun établissement public pour l'instruction à Florac. Quelques maîtres particuliers reçoivent des enfants externes chez eux. Les plus aisés vont à Nismes ou à Montpellier.
Fonctionnaires publics de Florac.

- M. Cade, Sous-Préfet. J'ai déjà rendu à V.E. compte de ce fonctionnaire dans mes lettres particulières. Je l'ai vu ici entouré de sa nombreuse famille ; ce sont de braves et bonnes gens. Sur quatre garçons, il en a deux à l'armée, l'aîné est paralysé du côté gauche, cependant il agit dans la maison. L'avant-dernier est un beau jeune homme, faisant l'état d'avocat, aidant son père dans ses fonctions et devant être chef et le soutien de la famille. Le père, quoique d'une forte complexion, supporte encore très bien la fatigue du cheval. Il m'a accompagné dans ma tournée et a toujours été en tête de la cavalcade. Il jouit de l'estime et de l'influence que lui donnent une justice sévère et un caractère prononcé.
M. Cade, le Maire, Frère du Sous-Préfet, est un homme de 36 ans, d'une belle figure et d'une fort bonne représentation. Il est avoué et paraît être dans l'aisance. Il n'a point d'enfant.
M. Jourdan, Président du Tribunal, peut avoir une cinquantaine d'années. Il jouit ainsi que les autres membres, ses collègues, de l'estime et de la confiance. J'ai demandé si les avoués ne traitaient pas trop mal leurs clients, on m'a assuré qu'ils étaient honnêtes et ne s'exposaient point à voir réduire leurs comptes. Une étude d'avoués à Florac vaut de 12 à 1 500 francs.
Ministres des Cultes.
- Le Curé est un brave homme de soixante ans. Il remplit son ministère avec zèle et donne aux fidèles de bonnes leçons et de bons exemples. Le ministre protestant est un jeune homme de 30 ans, non marié, dont on dit du bien. Tous deux sont dans un bon esprit, relativement à la conscription militaire.
Un mot sur l' Agriculture à Florac.

- L'Agriculture est fort pénible pour les habitants de Florac, comme pour tous ceux des Cévennes. Les vallons fort étroits sont labourés avec des boeufs comme partout ailleurs et les céréales y réussissent assez bien. Mais ce sont les montagnes qui présentent de grandes difficultés. Comme elles sont très escarpées et que les terres sont sujettes à s'ébouler, chaque propriétaire fait sur la portion qui lui appartient de petits murs de soutènement à pierres sèches, afin d'empêcher les éboulements. On y plante de la vigne, des légumes ou des arbres. A la fin de l'année, chacun ramasse sa terre dans les endroits où les eaux l'ont fait tomber et la reporte à bras sur son petit champ.
Industrie, Commerce.
- J'ai déjà dit que ces deux moyens de prospérité publique étaient absolument inconnus à Florac.

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