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littérature meyrueisienne au 18 ème siècle

17 Avril 2013, 07:03am

Publié par Fontdayres

REVUE D'HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE

BIBLIOTHEQUE PROVINCIALE AU XVIII

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SIECLE

FAMILLE DE COSTELONGUE DE MEYRUEIS

Par Monsieur Fuchs en 1925

Recherche: Combemale Christian

 

 

 

 

C'est au hasard d'un séjour à Meyrueis, que Monsieur Fuchs a découvert une bibliothèque

ancienne, tant par sa composition que par les circonstances dans lesquelles elle a été réunie. Son propriétaire actuel, M. de Costelongue, lui a très gracieusement autorisé à l'examiner d'un peu plus près et lui a, de plus, communiqué de riches archives de famille contenant sur les propriétaires d'autrefois quelques indications précises. Voilà son communiqué.

Situé aux confins du Causse Noir, du Causse Méjean et de l'Aigoual, le bourg de Meyrueis est encore à l'heure actuelle fort éloigné de toute grande voie de communication: la gare la plus proche est à une trentaine de kilomètres. Trois torrents, la Jonte, la Braize et le Béthuzon, y réunissent leurs eaux qui, par un sinueux défilé entre les hautes falaises dolomitiques, s'en vont rejoindre le Tarn à l'issue des ses gorges fameuses. Naguère ce couloir, long de cinq lieues, n'était parcouru que par un sentier; il y a un siècle, la seule voie d'accès passable était une route de crête, encore visible, qui venait du Vigan.

Dans ces lieux difficilement abordables, les réformés résistèrent jusqu'à la dernière extrémité aux persécutions de Louis XlV. Les sombres ravines schisteuses qui montent vers l'Aigoual abritèrent au plus profond de leurs bois les prêches du Désert. Les protestants, que leur situation sociale et l'intérêt bien compris de leurs coreligionnaires proscrits contraignirent à la soumission, n'adjurèrent sans doute que du bout des lèvres et conservèrent dans leur coeur et dans leur vie intellectuelle l'esprit de la réforme.

Tel paraît avoir été le cas de la famille Geli, qu'on trouve à Meyrueis dès le XV e siècle et dont un représentant, notaire royal en 1493, prendra , quelques années plus tard, le titre de Sieur de Costelongue. Sa charge passe successivement à l'ainé de ses huit enfants: Antoine, mort en 1572, puis à son petit-fils Jean (1552-1628); son son arrière-petit-fils Jean ( 1588-1663) sera lieutenant de viguier de la baronnie de Meyrueis; il aura pour descendants: Pierre (1631-1709), Jean (1671-1754), Pierre (1697-1773) et Jean-Baptiste (1754-1835). A l'exception du dernier, dont on ignore la profession, les Géli de Costelongue portent la robe ( les ainés du moins; parmi les cadets on rencontre deux chirurgiens et un apothicaire) et s'allient à des familles de robe: Jean de Costelongue

épouse avant 1626, Suzanne Dalmas, fille d'un président de la Cour des Aides de Montpellier; Pierre de Costelongue épouse, le 24 avril 1748, Marie Couderc, fille d'un avocat au Parlement de Toulouse.

Les Costelongue paraissent avoir été touchés de très bonne heure par la réforme; en 1555, Guillaume, second fils d'Antoine, est baptisé par le pasteur Jean-Raymond, et son frère ~uîné Joseph est baptisé le 7 avril 1563 par le ministre Second. Quand viennent les persécutions la famille semble bien avoir résisté jusqu'au dernier moment et enduré des vexations que l'on devine à travers les rapides indications d'un livre de raison.

Le 31 mai 1679 et le 13 juillet 1681, deux femmes de la famille sont enterrées à six heures du soir, presque clandestinement pour ce pays d'étroites gorges, où la nuit vient vite, même en plein été. En 1680, la maison de Costelongue reçoit la visite des missionnaires bottés; à leur suite, deux fils désertent le foyer paternel et sont tués l'un en Flandre, l'autre en Piémont. Leur père ne paraît pourtant avoir cédé qu'après l'édit de révocation; le 16 mai 1686, Anne Couderc, sa petite-fille, est baptisé à l'église de Meyrueis.

Le 24 avril 1748, Pierre de Costelongue et Marie Couderc sont mariés à Paris, à l'église SaintEustache; on ne sait à quelle époque la famille revint au protestantisme; mais il est probable qu'elle le fit dès que cela fut légalement possible et que sa conversion forcée n'avait en rien modifié ses sentiments.

La bibliothèque de Costelongue révèle dès son origine un milieu fortement touché par

l'Humanisme et la Réforme. Des éditions grecques et latines voisinent avec l'Institution chrétienne et les Colloques d'Erasme; mais les psaumes de Marot (avec leur musique), Théodore de Bèze et du Bartas représentent à eux seuls les lettres françaises; nulle trace de Rabelais, ni de Ronsard, ni de Montaigne. Le XVIIe siècle paraît encore plus complètement proscrit: Descartes, La RochefoucaultMolière, Boileau, Racine" La Fontaine manquent totalement; Cordeille et la Bruyère ne figurent qu'en éditions du XVIIIe siècle. Sauf les caractères des passions de Cure au de la Chambre et les

 

psaumes de David mis en vers français par Godeau (avec leur musique) on ne trouve à peu près rien que des ouvrages de droit, de théologie ou de polémique théologique; ces derniers sont

exclusivement protestants et, si je puis dire, sans contre-partie catholique; à côté des livres de Claude et de Jurieu on ne trouve pas ceux d'Arnaud et de Bossuet auxquels ils répondent. Pour cette époque la bibliothèque serait, selon une tradition de famille, formée de deux apports différents:

d'une part les livres des ancêtres directs- qui, vraisemblablement, durent un jour vendre leurs offices et finir persécutés; d'autre part les livres du ministre Antoine Couderc, mort en exil à Genève- qui finirent par faire retour à ses cousins de France. On s'explique assez bien que nul, parmi ces irréductibles, n'ait eu ni le goût ni les moyens matériels de s'intéresser à la vie littéraire d'une société qui les proscrivait.

Il n'en va plus de même au siècle suivant: si le protestantismes reste légalement interdit, l'âge des dragons est passé; on respire un peu au fond des retraites cévenoles, on y écoute les bruits du dehors, on y lit les livres nouveaux, et une fort active curiosité se révèle. Les préoccupations spécialement protestantes sont bien attestées par de nombreux et importants recueils de sermons et par des ouvrages comme le Philosophe chrétien, les Nouveau Essais de morale, les Éclaircissements historiques sur les causes de la Révocation de l'Édit de Nantes, l'Histoire des religieux de la Compagnie de Jésus; mais voici tout à côté l'Élevé de la Nature qui se recommande de Lucrèce:

..................... .......... ...................... ..................... Meare

De coelo ad terram, de terra ad sidera mundi; voici une histoire du XVIe siècle, un Précis philosophique et politique de l'Histoire d'Angleterreune biographie de Turenne et, pour l'actualité, l'Observateur anglais qui observe sans révérence aucune la société parisienne; un recueil de Lettres de Frédéric II et son code fondé sur la raison. La

géographie n'est représentée que par un ouvrage, mais c'est un voyage au tour du monde en six volumes. Enfin la meilleure preuve de la curiosité accueillante des propriétaires de cette époque, c'est la présence sur les rayons d'abord du Dictionnaire universel de Th. Corneille et, plus tard, des trente-neuf volumes de l'Encyclopédie. Leurs goûts, néanmoins, les portent plus vers les lettres que vers les sciences: celles-ci ne sont représentées que par le Spectacle de la Nature, le Coup d'Oil sur l'Univers de Raoul et l'Essai sur l'électricité des corps de l'abbé Nollet; ajoutons, à la rigueur, une sorte de manuel répondant moins à des besoins de culture qu'à des nécessités pratiques dans un pays

dépourvu de médecins: l'Avis au peuple sur sa santé, dédié à Monsieur le Marquis de Mirabeau, l'ami des hommes.

Le fonds littéraire est beaucoup plus riche, mais offre aussi d'assez curieuses particularités.

D'abord, la littérature ancienne manque presque complètement: elle n'est représentée que par la traduction de Virgile de l'abbé Desfontaines. Par contre, on devine que l'intérêt a commencé à se porter vers les littératures étrangères: les Idylles de Gessner, les poésies de Haller, le Paradis perdu de Milton figurent en traductions à côté d'une Méthode pratique de langue anglaise. De même, avec l'Aminta du Tasse, quatre volumes qui paraissent bien avoir été des ouvrages d'enseignement: le Télémaque et les Lettres d'une Péruvienne traduits en italien. Signalons enfin deux éditions avec glossaire du poète de langue d'oc Pierre Goudelin.

En ce qui concerne la littérature française, on constate un certain retour vers quelques écrivains du siècle précédent: Corneille (oeuvres complètes), la Bruyère (deux éditions différentes), Fénélon (une édition tardive du Télémaque). Mais la place d'honneur est réservée aux contemporains: la grammaire et la critique sont représentées par Regnier Desmarais, La Motte et, plus tard, Batteux; la poésie, par des extraits de Jean-Baptiste Rousseau, les Sonnets chrétiens et les Psaumes pénitentiaux de Charles Drelincourt et le Jugement de Paris d'Imbert qui' avec des gravures très mythologiques de Moreau le Jeune, découverte un peu dans cet ensemble austère. En fait de romans

et de contes, j'ai relevé seulement les lettres galantes du chevalier d'H*** de Fontenelle, l'histoire des amours et infortunes d'Abélard et d'Eloïse, les Contes moraux de Marmontel, Ariste ou les charmes de l'amitié de Séguier de Saint-Brisson. Les auteurs dramatiques semblent avoir été complètement exclus à l'exception de Belloy pour son Siège de Calais et Palissot qui partage avec Montesquieu seul l'honneur de figurer en oeuvres complètes. Voltaire, par contre, est fort mal traité: je m'attendais à voir accueillir dans un pareil milieu le défenseur de Calas; j'ai été complètement

 

déçu: en dehors de l'Abrégé de l'Histoire universelle, je n'ai pu trouver que deux petits volumes d'extraits: l'Esprit de Monsieur de Voltaire et le Tableau philosophique de l'esprit de M. de Voltaire; encore le second est-il fait dans un esprit qu'indique suffisamment l'épigraphe empruntée au livre de Job:« Tbi soli taccbunt homines et cum ceteros inviseris a nullo confutaberis? » Il semble que les sympathies se soient tournées bien plus du côté de Jean-Jacques, dont toutes les oeuvres principales se retrouvent sinon en éditions originales, tout au moins en éditions très rapprochées de l'apparition,

sans compter un petit volume d'extraits à peu près contemporain de l'Emile. Ce n'est pas que cette curiosité soutenue implique une admiration sans réserves: à côté de Rousseau on écoutait ses adversaires, comme le prouve la présence de deux réfutations de la lettre à d'Alembert et de deux critiques de l'Emile dont l'une au moins indique bien quelles inquiétudes causait la religiosité vague de l'auteur. Il reste pourtant qu'on le lisait avec attention, peut-être en raison du caractère positif et constructif de son oeuvre on dirait, en effet, que les réformateurs, les organisateurs de Salentes futures ont attiré les gens qui formèrent cette bibliothèque; en ce coin retiré on n'est pas peu surpris de trouver un livre sur les mmoeursdes IIsraélites véritable essai de politique biblique, en attendant

le livre de l'abbé Mably sur les Droits et les devoirs des citoyens.

Dans l'ensemble cette soixantaine d'ouvrages nous révèle un milieu intelligent mais moins

curieux d'art que d'idées. D'autre part son activité intellectuelle paraît avoir varié au cours du siècle:

une douzaine d'ouvrages seulement sont antérieurs à 1728, et les cinquante autres sont postérieurs à 1728; encore la première série ne comprend-elle guère d'ouvrages de premier plan. La seconde atteste au contraire un souci fort net d'information littéraire sérieuse. Les acquisitions de cette époque peuvent être attribuées à trois personnages différents: Jean de Costelongue (1671-1754), Pierre (1697-1773) et Jean-Baptiste (1754-1834). Je crois qu'on peut mettre tout de suite le premier hors de cause, car on ne s'expliquerait guère pourquoi sa curiosité se serait réveillée sur ses vieux

jours après avoir sommeillé dix ans. D'autre part, il nous faut mettre de côté les volumes postérieurs à 1773, qui ne peuvent avoir été achetés par Jean-Baptiste: je n'en compte que treize; je ne crois pas beaucoup d'achats antérieurs à 1773 puissent être attribués à Jean-Baptiste, qui avait dix-neuf ans seulement à la mort de son père. Il reste donc que, pour une bonne moitié et la plus intéressantecette bibliothèque aurait été constituée par Pierre de Costelongue: ce serait lui, notamment, qui y aurait fait entrer Corneille et La Bruyère, Montesquieu et les livres de Jean-Jacques, les confessions exceptées. Mais pourquoi sa curiosité se serait-elle éveillée relativement tard, car, en 1738, il a déjà

dépassé la quarantaine? Il me semble qu'on pourrait hasarder une hypothèse, que peut-être les archives de la famille permettraient de vérifier: Pierre de Costelongue s'est marié à Paris en 1748; peut-être y habitait-il depuis longtemps? Peut-être y a-t-il habité après son mariage? Atout le moins la famille de sa femme devait y demeurer. Ce serait donc par le contact direct avec le milieu parisien que ce caussenard intelligent aurait subi l'influence des idées nouvelles. Ce n'est là, bien évidemment, qu'une conjecture: peut-être ne serait-il pas sans intérêt de la vérifier et de rechercher également si d'autres provinciaux parisianisés n'auraient pas été, en plusieurs rencontres, dans leur

lointain bourg natal, les actifs propagateurs de hardiesses et de nouveautés qui n'y seraient pas arrivées si vite sans eux.

M. FUCHS

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